Il existe deux écoles de Whisky, l’une aussi valable et authentique que
l’autre: celle de l’Irlandais et celle de l’Écossais, toutes deux ayant leurs
propres supporters. Mon cœur balance entre les deux, entre le velouté d’un
grand malt écossais, et la race d’un whiskey irlandais, plus “sauvage”. De quoi
exciter largement vos papilles en tout cas.
LE SCOTCH WHISKY
C’est en Écosse, invité un jour par le charmant David Bremner (Glenfiddich)
que je m’étais (très rapidement) initié au golf. Une bonne occasion de
s’oxygéner après la tournée des pubs que vous ne manquerez sûrement pas de
suivre. Un grand malt peut procurer des sensations extraordinaires, et se
savoure délicatement, à l’apéritif ou en digestif (essayez). Ne le confondez
pas avec le simple Whisky : pas de glace, juste un peu d’eau fraîche si
vous y tenez. Il faut donc distinguer les deux familles de scotch
whiskies : celui qui est à base d’orge maltée (germée et séchée), et le
whisky de grain à base d’orge, d’orge maltée et de maïs. Les procédés de
distillation sont également différents, d’un côté l’alambic à feu nu (Pot
Still), de l’autre l’alambic breveté en 1830 par Aeneas Coffey et appelé pour
cette raison Paten Still ou Coffey Still.
Le whisky de grain
Produit par le procédé alambic Coffey, par une distillation continue (voir
aussi Le whisky de malt), dans laquelle le brassage se fait avec une certaine
proportion d’orge maltée, mélangée à d’autres céréales non maltées. Ensuite,
les céréales non maltées sont cuites à la vapeur sous pression dans un
convertisseur pendant environ trois heures et demie. Pendant cette opération,
le mélange d’eau et de grain est agité à l’intérieur de cet appareil. Les
cellules d’amidon éclatent dans le grain et lorsque le liquide est transvasé
dans la cuve de brassage avec l’orge maltée, la diastase du malt convertit
l’amidon en sucre. Le liquide ainsi obtenu (wort) est recueilli à une densité
plus basse que dans le procédé pot-still.
Après distillation, la nouvelle eau-de-vie, qu’elle soit obtenue par
l’alambic Coffey ou par procédé pot-still, doit subir un vieillissement. Elle
est transvasée dans des fûts de chêne dont la perméabilité permet le passage de
l’air et une certaine évaporation. Elle se débarrasse ainsi, avec le temps, de
constituants indésirables et devient alors un whisky moelleux. Alors que la loi
exige un vieillissement de trois ans avant que lui soit accordé son nom de
whisky, la plupart des scotch whiskies subissent un vieillissement de 5 à 6
ans. Certains scotch whiskies vieillissent plus longtemps en fûts, souvent
pendant 15 ans et même plus. Après vieillissement, les différents whiskies sont
assemblés. L’assemblage est alors ramené au degré désiré par l’addition d’eau
douce. A ce stade, le whisky présente une couleur très pâle. Une faible
quantité d’une préparation caramélisée est alors ajoutée pour lui donner la
teinte voulue. Il est ensuite soigneusement filtré.
Le whisky de malt
C’est l’aristocrate par excellence, produit par le procédé alambic à feu nu,
et sa production se divise en quatre étapes :
Le maltage D’abord tamisée pour éliminer tout corps étranger, l’orge est
ensuite immergée pendant deux à trois jours dans des réservoirs d’eau. Elle est
ensuite étendue sur l’aire de maltage où elle germe en 8 à 12 jours, en
fonction notamment de la saison et de la qualité de l’orge utilisée. Pendant la
germination, l’orge produit un enzyme qui rend l’amidon soluble et prépare
ainsi sa transformatin en sucre. A intervalles réguliers, l’orge doit être
retournée pour surveiller la température et le développement de la germination.
Au moment opportun, la germination sera arrêtée par séchage au four.
Le brassage Séché, le malt est ensuite broyé puis mélangé à de l’eau chaude
dans une cuve de brassage. L’amidon soluble se transforme en sucre. Un liquide
doux, le moût, est alors séparé des constituants solides qui serviront de
nourriture au bétail.
La fermentation Après refroidissement, le moût est transféré dans de grandes
cuves de fermentation. De la levure vivante attaque le sucre dans le moût et le
convertit en alcool brut. La fermentation dure environ 48 heures et produit un
liquide appelé wash qui contient de l’alcool de faible degré, quelques matières
non fermentescibles et certains sous-produits.
La distillation Le whisky de malt est distillé deux fois dans des alambics
de cuivre (voir plus loin). Le wash est chauffé jusqu’à évaporation, puis les
vapeurs sont condensées, généralement dans un serpentin refroidi par eau. Cette
première distillation a produit des low-wines, et élimine les résidus de levure
et les matières non fermentescibles. Les low-wines sont soumis alors à une
nouvelle distillation afin de l’ajouter aux low-wines en attente, car il n’a ni
la qualité ni la force requise. Il faut noter que ce processus traditionnel par
Pot Still est donc intermittent puisque l’alambic doit être rechargé après
chaque distillation.
Si la plupart des distilleries ont tendance à entrouvrir plus facilement
leurs portes aujourd’hui, il n’en a pas toujours été de même. Pourtant,
l’authenticité des grands whiskies ne risque pas d’être exportée. Grands
maîtres de l’espionnage industriel et de la récupération, certains hommes
japonais se sont intéressés aux seigneurs du malt, allant jusqu’à acheter des
distilleries entières pour les transplanter avec leurs techniciens au Japon,
ainsi que les malts traités en Ecosse.
Mal leur en prit, le résultat fut désastreux. Que leur manquait-il ?
Simplement l’eau, cette eau incroyablement pure de la vallée de la Spey que
l’on ne trouve nulle part ailleurs, cette eau qu’un Japon pollué ne pourrait
jamais fournir.
L’autre élément d’importance reste le climat d’Écosse, envahi de cette
humidité propre qui favorise si bien les échanges entre l’air et le whisky,
lors de sa fermentation. L’eau est d’ailleurs si vitale que les nouvelles
distilleries de malt ont eu du mal à s’implanter dans la vallée de la Spey, car
les meilleures sources étaient déjà exploitées. La maison Caperdonich tire même
son eau d’un puits gardé secret durant des siècles. Partout l’eau est d’une
qualité exceptionnelle. Certaines rivières comme la Livet possèdent une eau si
douce et si pure que des distilleries l’utilisent en complément de leurs
propres sources.
Un autre facteur joue un rôle primordial dans la qualité des whiskies, et
leur apporte une originalité à nulle autre semblable : la tourbe. Durant
son périple, l’eau s’y imprègne des différents minéraux. Mais c’est surtout
lors de la fumigation des malts que la tourbe intervient de manière
prépondérante. C’est elle qui sera utilisée pour leur séchage et leur
communiquera ce peaty taste, cette saveur de tourbe si présente dans le scotch
de qualité, souvent surprenante pour les non-initiés. Les whiskies des îles
Islay sont dotés au plus haut point de cette saveur.
Pourtant, le maltage de l’orge a, sauf exceptions, perdu son caractère
traditionnel. La plupart des distilleries s’approvisionnent aujourd’hui dans
des centres spécialisés. Certaines utilisent un procédé plus rapide, les
Salladin Boxes , qui accèlèrent le processus de germination et évitent le
retournement à la pelle des différentes couches d’orge.
Toujours dans la vallée de la Spey, pourtant riche en distilleries, Balvenie
est encore l’une des rares à malter traditionnellement, dans de vastes greniers
où l’orge est retournée méthodiquement, en trouvant régulièrement l’air et la
chaleur dont elle a besoin. Le processus de germination est alors parfait.
La double distillation est de rigueur en Écosse comme à Cognac. L’alcool
sort quasiment blanc des alambics et prendra sa couleur dans les fûts de chêne.
Pour s’exprimer totalement, un whisky de malt a besoin d’une douzaine d’années
de vieillissement s’il est léger (type Glenfiddich), et d’une quinzaine s’il
est plus corpulent (type Macallan). Malheureusement, comme pour d’autres
alcools bien français, le coût de ces opérations de stockage fait souvent
singulièrement raccourcir le temps de vieillissement, et la plupart des maisons
commercialisent des whiskies de cinq ans d’âge.
Mes coups de cœur écossais
Macallan Un corps splendide, à la fois moelleux et plein de feu, ample et
délicat, subtil et franc de goût. Sa fabrication est très traditionnelle, avec,
notamment, l’utilisation de petits alambics de 840 gallons à chauffe directe,
sans emploi de gaz, au cœur de la vallée de la Spey à Craigellachie, dans le
Morayshire.
Glenforres Distillé dans les Highlands à la distillerie d’Edradour . De 12
ans d’âge minimum, un malt qui a beaucoup de corps, mais léger, très distinctif
par son bouquet développé, d’une grande finesse.
Glen Grant Dans la vallée des Highlands où coule encore aujourd’hui l’une
des eaux les plus pures d’Europe. La distillerie Glen Grant s’est implantée
entre Aberdeen et Inverness au-delà des Monts Grampian à côté du village de
Rothes. Au fronton du bâtiment, l’effigie des frères Grant comme sur les
bouteilles. Un whisky qui a su rester pur : il n’est mélangé à aucun autre
produit d’une autre distillerie. Le Glen Grant a donc sa saveur et son arôme
particuliers.
Ardbeg C’est un whisky d’Islay, île originale située à l’ouest de Glasgow.
Il est très particulier, puissant, et devrait ravir les vrais amateurs,
caractère très marqué, dû au fumage des malts par leur propre tourbe, encore
accentué sur le dix-sept ans d’âge de Gordon and Mac Phail, redégusté
récemment.
Auchentoshan Whisky de la région de Glasgow. Il est juste situé à la limite
des Highlands et appartient aux Lowlands. La triple distillation, qu’il est
seul à subir avec Springbank, apporte une délicatesse et une subtilité
complémentaires. Fin, léger et pourtant très corsé, c’est un grand malt très
typé, qui emplit parfaitement la bouche.
Balbair Au nord d’Inverness, en direction de Wick. Whisky produit à Edderton
près de Tain, dans le Rosshire. Son moelleux est magnifique, onctueux. C’est
une caresse sur “des langues de feu”. La fabrication est des plus
traditionnelles, avec maltage ancestral et alambic très réduit.
Glenmorangie Produit près de Balbair à Tain. De l’égance, de la distinction,
un fruité d’une délicatesse exceptionnelle. La distillerie se trouve à Muir of
Ord, dans le Rosshire.
Springbank Dans la presqu’île de Cambeltoum, au sud-ouest de Glasgow, c’est
la seule distillerie (avec Glenfiddich) à embouteiller sur place, garantie
d’authenticité. C’est la seule aussi, avec Auchentoshan, à pratiquer la triple
distillation, et l’une des rares à malter encore de façon traditionnelle. Tout
cela donne un whisky complet et de grande classe.
Glenlivet Le vétéran des whiskies de malt. Un grand classique, riche en
arôme, persistant en bouche, bien typé.
IRLANDE : L’AUTRE WHISKY
Le whiskey de l’Irlande, l’Irish, a son histoire, bien mouvementée, qui
contraste avec ce pays de verdure et de calme. A l’origine de la civilisation
irlandaise, on trouve l’influence des Celtes, avec leurs coutumes, leur
société, leur art, et surtout leur langue dont subsistent aujourd’hui encore
des termes dans la langue dérivée irlandaise : le gaélique.
L’Irlande reste celte, elle devient catholique, et ces deux racines sont si
ancrées qu’aucune autre influence étrangère n’a gain de cause. Avec la
chrétienté du Moyen Age s’installent des monastères, comme dans toute l’Europe,
et, avec les moines, l’art de distiller. Pour un pays où la vigne ne pousse
pas, où les fruits sont rares, la distillation de purée de grains fermentée
donne une boisson alcoolisée tonifiante et vivifiante très appréciée : le
uisce beatha (en gaélique), que l’on pourrait traduire en aqua vitae ou tout
simplement eau-de-vie…
De Uisce à whiskey, il n’y a qu’un pas, ce mot whiskey ou whisky ne serait
que la déformation du gaélique en anglais par les soldats du roi Henry II
d’Angleterre, venus envahir l’Irlande au XIIe siècle. L’Histoire prouve
d’ailleurs que les Anglais appréciaient le whiskey d’Irlande plus que le whisky
d’Écosse : entre l’Irish et le Scotch, les batailles se succédèrent, les
marchands anglais peu scrupuleux n’hésitant pas à faire transiter leur whisky
écossais par l’Irlande afin de le baptiser Irish et ainsi le vendre à meilleur
compte.
Il est vrai que le whiskey de l’Irlande avait bonne réputation pour sa
finesse et son velouté. Un peu d’orge, de l’eau, quelques bassines, une
lessiveuse ou une grande bouilloire, c’est tout ce qu’il fallait au paysan
irlandais pour faire son whiskey, et ce breuvage plus ou moins réussi, souvent
âpre et rude, chaque ferme irlandaise en fabriquait, jusqu’à l’occupation de
l’Irlande par les colons anglais. Car l’Irlande n’a pas échappé (comme
l’Écosse) à la domination anglaise…
Les officiers de la couronne britannique imposèrent sur les whiskeys une
taxe (un droit d’accise), ne voulant pas en Irlande comme en Écosse se priver
de revenus très importants. Face à cette contrainte des envahisseurs, les
Irlandais résistèrent avec cette ténacité qui leur est propre : on
distingua le whiskey officiel, que l’on appelait “Partiament Whiskey”, déclaré,
pour lequel on payait des droits, du whiskey clandestin (le Poteen
whiskey).
A la fin du XVIIIe siècle, les Anglais durent reconnaître, un siècle quand
même après l’établissement de la taxe, que la fraude était omniprésente. Mais,
dès le début et tout au cours du XIXe, on assista à un développement important
de la demande en Irish et les distilleries se regroupèrent en d’importants
conglomérats : le whiskey de l’Irlande connut son âge d’or.
Le début du XXe siècle fut marqué par la lutte des Irlandais pour
l’indépendance de leur pays. Les troubles qui précédèrent le partage de
l’Irlande imposé par l’Angleterre (1920), la Prohibition aux Etats-Unis, puis
la Dernière Guerre, furent autant de facteurs d’affaiblissement de l’économie
irlandaise et tout particulièrement des grandes maisons de whiskey.
La fabrication du whiskey irlandais nécessite comme matières premières de
l’orge et l’eau pure, et l’Irlande possède l’une comme l’autre, en qualité
aussi bien qu’en quantité.
On procède alors au maltage de l’orge, une opération qui consiste à
provoquer la germination. Quatrre jours plus tard, on l’arrête par séchage au
four. L’orge et l’orge maltée sont alors brassées, on broie le grain en poudre
puis on ajoute de l’eau : une enzyme de l’orge maltée (la diastase) permet
la conversion de l’amidon de l’orge non maltée en sucre fermentescible. On
laisse pendant dix heures ce mélange se faire pour en tirer un liquide sucré,
le moût, puis on ajoute des levures pour provoquer la fermentation qui dure 60
heures. On obtient ainsi un liquide brun de 8° environ que l’on pourrait
appeler “vin d’orge” s’il n’était pas aussi déplaisant à boire en l’état. Il
est filtré puis pompé immédiatement dans un alambic afin d’être distillé. Cette
distillation permet la séparation de l’alcool, et, en Irlande, on utilise deux
types d’appareils : des alambics à recharge et des alambics à coulée
continue. Il existe donc une originalité de ces deux modes de séparation,
combinaison qui permet de créer dès la distillation des whiskeys différents.
Traditionnellement, l’Irish Whiskey est distillé et mis en vieillissement
pendant une durée de trois ans minimum dans des fûts de chêne.
Retenez surtout deux particularités propres à cet Irish, par rapport au
Scotch : outre les modes de distillation totalement différents, le Scotch
a cet arôme caractéristique du fumet qui lui est conféré par le séchage du malt
en présence de fumée de tourbe, tandis que le malt de l’Irish est séché au
charbon, sans tourbe. L’Irish est donc très différent au nez et en bouche par
rapport à son cousin écossais le Scotch. Moins aromatisé, plus fin, plus
élégant, c’est un whiskey qui mérite sa place, un must pour amateurs.
Et puis, l’Irish Whiskey, comme la bière irlandaise, est un élément
essentiel dans les habitudes de consommation : on se retrouve, le soir
venu, dans les pubs irlandais, on se rencontre, on discute, on boit, on porte
des toasts… Slainte… On chante aussi des vieilles chansons qui ressemblent
étrangement au style folk song des États-Unis… On se sent bien en Irlande, on
devient vite amoureux du pays, de son accueil, de ces gens authentiques et
chaleureux, et on risque de devenir aussi un passionné de l’Irish whiskey.
Mes coups de cœur irlandais
Jameson 1780 Un excellent Irish, fin et distingué, à déguster en ajoutant un
peu d’eau plate.
Old Bushmills Un whiskey malté avec un puissant caractère, à boire pur.
Black Bush Un Irish très typé, très aromatisé, meilleur allongé d’un peu
d’eau.
Bushmills Malt Un pur malt irlandais, fin et racé, pour passionnés.
Paddy Un Irish léger mais sec avec une pointe d’arôme malté, très apprécié
des Irlandais.
John Power Un whiskey soutenu et franc, avec un arrière-goût caractéristique
d’orge maltée. Excellent mélangé avec moitié d’eau plate.
Tullamore Dew Un whiskey fin délicat et harmonieux (qui se prononce Tout
l’amour), adoré de tous, dont je suis. Excellent avec un peu d’eau plate.